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Tauromachies espagnoles

Le mot tauromachie (en grec, machè = combat) désigne toutes les variétés d’affrontement entre hommes et bovins depuis les plus meurtrières jusqu’aux plus bénignes. Les formes de cet affrontement ont beaucoup varié au cours des siècles et diffèrent beaucoup selon les pays, voire selon les régions. Contrairement à ce qu’on croit souvent, la tauromachie n’est limitée ni à l’Espagne ni aux peuples latins. Ainsi, il existe en Inde des spectacles où des hommes affrontent un taureau à mains nues. L’animal en sort indemne. En revanche, les toréadors indiens y laissent parfois la vie.

Nous nous bornerons ici aux tauromachies européennes pour un premier aperçu sur la multiplicité des spectacles taurins.

CORRIDA DE TOROS

Une tragédie en trois actes

Composition de la cuadrilla

Une cuadrilla se compose de six hommes. Chaque taureau affronte donc six hommes à la fois :

– Le matador de toros ( tueur de taureaux ) appelé aussi espada ou diestro ou maestro. C’est le chef d’équipe et la seule vedette du groupe. Ses coéquipiers sont d’obscurs subalternes dont les spectateurs ignorent les noms.

– Deux picadors appelés aussi piqueros, juchés sur de gros chevaux et armés d’une longue pique.

– Trois peones qui manient alternativement la cape et les banderilles.

Six hommes armés, longuement entraînés et agissant de concert contre une bête seule, novice et ignorante de tout, c’est ce que certains appellent un combat à armes égales. Le supplice d’un taureau se déroule en trois tercios, c’est-à-dire en trois étapes.

6 hommes
Cuadrilla de Stéphane Meca - Photo : Eric Catarina Source : Midi Libre Nîmes 2019.08.06

Premier acte : tercio de pique

Quand la bête sort du toril, si elle n’a pas été préalablement affaiblie par des manœuvres frauduleuses (extrémités des cornes coupées, drogue, maladies, etc. ) les hommes n’osent guère se frotter à elle. Ils se contentent d’agiter leurs capes pour provoquer le taureau de loin et se réfugient, dès qu’il charge, derrière la barrière en bois protectrice qui entoure l’arène.

Pour rendre l’animal toréable, il faut commencer par l’affaiblir. C’est le rôle des deux picadors qui entrent alors en piste. Leurs montures sont de lourds chevaux de trait cuirassés par un caparaçon à l’épreuve des cornes. Un picador provoque le taureau et, pendant que celui-ci s’efforce de soulever et de renverser le pesant groupe équestre, le cavalier, avec sa longue pique, inflige au taureau une large et profonde blessure dans la région du garrot ( entre les épaules).

un homme à cheval et un taureau

Deuxième acte : tercio de banderilles

Les banderilles sont des harpons à manche de bois. L’homme, tenant un harpon à chaque main, provoque, du geste et de la voix, la charge du taureau puis, esquivant la bête, il cloue les deux banderilles sur le garrot déjà blessé par les piques. L’opération se répète. Chaque taureau reçoit ainsi trois paires de banderilles.

2 harpons

Pourquoi des harpons ? Pour que l’arme, une fois enfoncée dans la chair, ne puisse pas s’en détacher. A chaque mouvement de l’animal, les banderilles se balancent, remuant chaque fer dans chaque plaie. D’où une vive douleur, sans cesse renouvelée. 

Rendu furieux par cette souffrance continuelle, le taureau, bien qu’affaibli par ses blessures, se jette sur ses tortionnaires, multiplie les charges, brûlant au combat toutes ses réserves d’énergie. Quand on ne le juge pas assez combatif, on lui applique des banderilles noires, plus longues et donc plus douloureuses. Autrefois, aux taureaux mansos (trop pacifiques) on n’hésitait pas à infliger des banderilles de feu dont les brûlures étaient destinées à rendre l’animal fou furieux. Cette époque, heureusement révolue, n’est pas si lointaine et suggère de très sombres réflexions sur le tréfonds du cœur humain.

En stimulant ainsi la bête pour mieux l’épuiser , on la prépare pour le dernier acte: la mise à mort.

un homme qui plante banderilles
un homme et un taureau

Troisième acte : le tercio de mort (dit aussi de muleta)

Les peones cèdent la place à leur chef d’équipe : le matador (mot qui signifie tueur). Il est armé d’une épée et d’une muleta (morceau d’étoffe rouge) avec laquelle il attire et dirige les charges du taureau.
A mesure que la bête s’épuise, ses charges se font de plus en plus courtes. Quand l’homme juge que sa victime est à bout de forces et qu’elle est bien placée, il lui fait baisser la tête en lui présentant la muleta au ras du sol et lui plonge son épée dans le garrot, ce garrot déjà martyrisé par les piques et les banderilles.

un taureau et un homme

L’homme n’étant pas beaucoup plus grand que la bête, il ne peut planter son arme verticalement, mais selon un angle de 45 degrés environ par rapport à l’horizontale. La lame ne peut donc jamais atteindre le cœur. Au mieux, elle tranche de gros vaisseaux sanguins prés du cœur, ce qui, par hémorragie interne, provoque la mort en quelques minutes.

L’adroit tueur est alors applaudi par la foule. Mais souvent, l’arme ne pénètre qu’à demi ou, mal dirigée, sort par le flanc. Souvent aussi elle transperce un poumon. La victime semble alors vomir son sang et meurt asphyxiée. Quand le premier coup d’épée ne tue pas assez vite, un peon se glisse derrière le taureau et, d’un geste vif, retire l’épée.

Il la rend au matador qui recommence la mise à mort. Il n’est pas rare que des taureaux reçoivent ainsi plusieurs coups d’épée. C’est fréquemment le cas dans les novilladas, corridas où s’affrontent de très jeunes taureaux et des matadors débutants plus ou moins maladroits.

Dans tous les cas , un coup de grâce est donné à la nuque pour toucher le bulbe rachidien , avec une épée spéciale (descabello) ou un poignard (puntilla).

3 hommes et un taureau

Plusieurs dizaines de coups sont parfois nécessaires pour achever le moribond. Il ne reste plus qu’à faire venir un attelage de chevaux ou de mules (arrastre) pour traîner le cadavre hors de la vue du public. Les valets de pistes (areneros) avec des râteaux, effacent les traces de sang sur le sable et on peut ouvrir la porte du toril à la victime suivante.

un homme qui tue un taureau
Béziers, août 2019

Depuis l’entrée en piste de chaque taureau et la sortie de son cadavre, il s’écoule environ vingt à trente minutes. Une corrida dure deux heures au moins.
Il paraît que cette succession de supplices est de l’art …

taureau mort trainé

Toristes et toreristes

Parmi les ” aficionados “, c’est-à-dire les amateurs de corridas, un conflit ancien et permanent oppose ” toristas ” et ” toreristas “.

Les ” toreristas “, ou amateurs de toreros, ne se rendent aux arènes que pour admirer l’art des toréadors et pour applaudir à la victoire de l’homme sur la bête. Le taureau n’est à leurs yeux que le faire -valoir des hommes en habit de lumière. A la gloire de leurs idoles, les ” toreristas ” constituent des associations d’admirateurs appelées ” peñas ” : peña Nimeño II, peña Cesar Rincon, etc.

Au contraire, les ” toristas “, ou amateurs de ” toros “, ne fréquentent les arènes que pour admirer ces animaux auxquels ils vouent un culte. Ce qu’ils demandent au toréador, c’est de mettre en valeur les qualités de la bête : Force, Bravoure, Ardeur, Inlassable combativité. Ils haïssent et dénoncent les manipulations frauduleuses par lesquelles on amoindrit les taureaux pour les rendre moins dangereux : cornes sciées, drogues, aliments artificiels générateurs d’obésité, coups de pique délibérément mal placés qui rendent les taureaux invalides dès le début du combat, etc.

Si les ” toreristas ” ont fait la gloire de Manolete, du Cordobes et de Curro Romero, les ” toristas ” ont fait la gloire de certains éleveurs : Miura, Palha, Victorino Martin, Dolores Aguirre, qui produisent les taureaux les plus redoutés de la péninsule ibérique.

Majoritaires parmi les ” “aficionados “, les ” toreristas ” contrôlent la plupart des arènes et des publications taurines.

Parmi les rares arènes françaises à dominante toriste, la plus ancienne est Vic-Fezensac (Gers). La plus réputée actuellement est Céret (Pyrénées Orientales). Parce que les ” figuras ” (toréadors vedettes) refusent d’affronter du bétail dangereux, les arènes toristes ne programment que des toreros moins connus qui, pour acquérir la gloire qui leur manque, acceptent d’affronter les animaux issus des élevages les plus redoutés .

Parmi les nombreux périodiques taurins, un seul, depuis la disparition du mensuel ” Tendido “, a une orientation toriste déclarée : la revue ” Toros ” (Nîmes)

Les toristes sont accusés d’être des  nostalgiques de la corrida-carnage du siècle dernier. On leur reproche d’être insensibles à l’art et à la beauté, de n’aimer que les bulldozers encornés massacrant tout sur leur passage. Ils répondent que les fraudes commises portent atteinte à ” l’éthique ” de la corrida et génèrent un spectacle sans émotion ni attrait, fade et donc condamné à disparaître. Les toristes sont si déçus par l’évolution actuelle de la corrida que certains finissent par déserter les arènes. Dans les trois ” tercios ” de la corrida, ils privilégient le premier parce que la force et la bravoure d’un taureau se manifestent surtout quand il culbute les lourds chevaux des picadors et quand il s’acharne contre eux malgré les terribles blessures et les horribles souffrances qu’inflige la pique. 

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